africanianews@gmail.com Tuesday - Oct 17, 2017

Afrique: Thomas Sankara, Blaise Compaoré, J-B Lingani, Henri Zongo: Chronique d’une amitié à quatre branches entre sympathies et trahisons


Les “têtes brulées” du Burkina: Thomas SANKARA, Blaise COMPAORE, J-B LENGANI, Henri ZONGO – Chronique d’une amitié à quatre branches entre sympathies et trahisons.

Il y a des actualités qui remettent au goût du jour l’Histoire et ses drames rangés dans les placards. Celui que nous revisitons aujourd’hui concerne l’aventure politique des quatre “têtes brulées” du Burkina Faso, comme on les appelait : le capitaine Isidore Noel Thomas Sankara “le leader naturel des 4″, le commandant J-B Lengani “le doyen d’âge”, le capitaine Blaise Compaoré “le soldat intrépide” et le capitaine Henri Zongo “la tête de mule”. Tous officiers militaires qu’ils étaient, les membres du quatuor s’invitent sur la scène politique et s’y illustrent de la décennie 1970 à 2014. Leur amitié suivra un scenario digne d’Hollywood qui vaut une révisitation de l’Histoire vue sous l’angle du mélodrame.

Au début de l’aventure, était l’amitié entre Thomas et Blaise. Compaoré se lie à Sankara sur la ligne de front lors de la “première guerre des pauvres” entre le Mali de Moussa Traoré et la Haute Volta de Sangoulé Lamizana, durant laquelle Sankara se couvre de gloire. Ils deviennent inséparables. En 1976, lorsque Sankara est nommé commandant du centre national d’entrainement militaire de Pô, Compaoré sert à ses cotés, d’abord comme instructeur, puis comme adjoint. Le 25 novembre 1980, après une grève des syndicats enseignants, Lamizana est déposé par le colonel Saye Zerbo. Le même jour du coup de force, clandestinement, au domicile de Blaise Compaoré, un noyau d’officiers progressistes se réunit pour analyser la situation. Ils déterminent une attitude de réserve vis-à-vis des nouveaux dirigeants. C’est à ce moment que les deux autres membres, Jean-Baptiste Lengani et Henri Zongo se greffent vraisemblablement aux deux premiers membres des “têtes brulées”, Sankara et Compaoré. Assurément, ils ont été présentés à Sankara par Compaoré qui les connaissait depuis le prytanée militaire de Kadiogo (PMK) où J-B Lengani avait été une sorte de “grand frère protecteur” pour le jeune Blaise.

Le nouvel homme fort met en place le Comité Militaire de Redressement pour le Progrès National (CMRPN). Pour s’attacher la sympathie populaire, Saye Zerbo décide d’intégrer dans son gouvernement Thomas Sankara comme secrétaire d’Etat à l’information. Proposition rejetée par ce dernier. Toutefois, sur intervention d’un membre de la junte, ami de Sankara, le colonel Félix Tiemtarboum, il accepte d’occuper provisoirement le poste, le temps pour le CMPRN de se trouver un titulaire. Durant cette période, Sankara manœuvre pour faire nommer les trois autres membres du quatuor à différents postes de commandement.

Sankara, le secrétaire d’Etat “en attendant”, attendra en vain son successeur. La seule chose qu’il verra prendre place, c’est la corruption progressive du régime et les manœuvres de Saye Zerbo pour se prémunir contre la fronde en supprimant les syndicats. Le 12 avril 1982, il démissionne du gouvernement avec éclat pour se démarquer du régime Zerbo, dans lequel il dit s’être engagé à son corps défendant. A sa suite, les trois autres membres du quatuor démissionnent. C’est à compter de cet incident que pour la première fois, leurs camarades officiers leur attribuent l’appellation” : “les têtes brulées”. En représailles, Sankara est arrêté, dégalonné et interné au camp militaire de Dédougou ; Compaoré et Zongo sont aussi arrêtés et enfermés dans les camps de Farah et Ouahigouya le 14 mai 1982.

Tout le long de son histoire, le plus grand des quatre, Thomas Sankara, a porté ces valeurs d’intégrité. Lorsqu’il est nommé secrétaire d’Etat en 1980, Sankara s’illustre en fixant sa résidence dans un quartier populaire de Ouaga. Il vient au conseil de gouvernement tantôt sur son vélo de course, tantôt dans la jeep militaire qu’il a choisir comme véhicule de fonction. Il ne s’arrêtera pas là. Lorsqu’à la suite du changement de régime, il est nommé premier ministre en novembre 1982 aux cotés de Jean-Baptiste Ouedraogo, il remet ça. Au retour d’une visite d’Etat en Lybie, où le gouvernement hôte avait pris entièrement en charge son séjour, Thomas Sankara reverse dans les caisses de l’Etat les frais de mission non utilisés parce que, comme le confient ses collaborateurs, il estimait normal de rendre l’argent de l’Etat dont il n’avait pas eu besoin.

Justement, cette visite à Kaddhafi “la bête noire” va couter chère au quatuor. Sur pression de Guy Penne, le conseiller Afrique de Mitterrand, le commandant Jean-Baptiste Ouédraogo, une sorte de “roi-mou” à la Kasavugu limoge, sans crier gare, Sankara, son indélicat premier ministre. Il est aussitôt mis aux arrêts avec Jean-Baptiste Lingani. En représailles, Henri Zongo se rebelle avec ses soldats et se retranche dans le camp Guillaume. Comme revendication, il exige la libération de ses deux amis. Mais très vite son retranchement est encerclé par les blindés de l’armée voltaïque. Lorsque la nouvelle lui parvient, Sankara demande qu’on le mette en contact téléphonique avec Henri Zongo car il savait que ce dernier, peu bavard mais particulièrement têtu, irait jusqu’au bout pour ses amis. Il finit par rendre les armes, sur intervention de Sankara. Aussi, est-il, à son tour, arrêté et enfermé. Mais l’une des “têtes brulées” manquait à l’appel : Le capitaine Blaise Compaoré. Et c’est de lui que vient la solution. Depuis sa base de Pô, le 4 août, le capitaine Blaise Compaoré et ses commandos d’élite prennent d’assaut la capitale et déposent le régime de Jean Baptiste Ouedraogo au bout de 30 minutes de combat. L’assaut donné simultanément sur plusieurs fronts à 21h30 prend fin aux environs de 22h.

Une fois au pouvoir, le leader des “têtes brulées” garde cette philosophie de convertir les frais que coutait le confort du politique en ressources budgétaires pour amoindrir la misère de son pays, en proie aux sécheresses, aux menaces de famine et sous le poids des sanctions internationales privatives. Il met au garage les limousines de fonction de la présidence dont il estimait les frais d’entretien très couteuses. Son nouveau cortège se composait d’une Peugeot 205 noire où il s’asseyait toujours à l’avant, à coté du conducteur, à l’arrière se trouvait son “ange-gardien”, le très zélé Vincent Sigué Askia ; et d’une Renault 5 noire qui était occupée par ses autres gardes du corps. Il était l’un des rares chefs d’Etat africains, si ce n’est le seul, à n’avoir d’avion présidentiel. D’ailleurs, il aimait à en rigoler lors de ses discours à la tribune de l’OUA, parlant avec autodérision de l’auto-stop en avion qu’il devait faire, à l’aller et au retour, pour être à chaque sommet. Quelques homologues bienveillants acceptaient de faire un détour par Ouaga pour prendre ou déposer Sankara et sa délégation.

Plusieurs personnalités burkinabé, vivant de privilèges et jugées intouchables font les frais des mesures de moralisation de la société burkinabé dont le Morho Naaba (chef suprême des Mossis). La fourniture en électricité de sa résidence est interrompue pour non paiement de factures observé sur une longue période. Mais très vite, le pouvoir et surtout la gestion qu’en fait Sankara déteint sur la cohésion interne des “têtes brulés”.

Ce train de vie ne convenait pas vraiment à ses trois autres compagnons d’aventure qui, derrière leurs airs de révolutionnaires de “pacotille”, entendaient jouir pleinement du pouvoir d’Etat. Le leur imposer finit par faire apparaitre une fissure et la discorde en leur sein. Ce que ne manqueront pas d’exploiter à leur profit les ennemis extérieurs de Sankara. En septembre 1987, Sankara, commentant ce désamour naissant, confie à certains de ses proches et au journaliste Sennen Andriamirado: “Le fond du problème, c’est qu’ils veulent bouffer et je les en empêche”. Et il fait mal, car le fossé s’agrandit entre eux, à tel point que les trois autres “têtes brûlées“, Blaise et ses deux anciennes fréquentions du PMK, s’organisent pour un coup de force contre leur leader. Le 15 octobre 1987 sur le perron du siège du conseil national de la révolution (CNR), Sankara est abattu de deux balles dans la tête et 10 balles dans le buste par un commando venu du centre d’instruction militaire de Po, centre commandé après la nomination de Compaoré au CNR par Gilbert Diendéré, son adjoint. Retenez bien ce nom.

Parlant de ce meurtre, lors de son interview historique paru dans jeune Afrique № 1400 du 4 novembre 1987, Blaise Compaoré déclare: “C’est pour avoir voulu nous liquider Jean-baptiste Lingani, Henri Zongo et moi qu’il s’est fait abattre par des soldats qui me sont fidèles”. Qu’à cela ne tienne, les trois “têtes brulées” continuent le chemin sans lui. On n’entendra plus parler du trio fratricide jusqu’à ce que l’histoire se répète un 18 septembre 1989. Le 18 septembre 1989, Jean-Baptiste Lengani et Henri Zongo, respectivement en charge des ministères de la défense populaire et de la Promotion économique, sont accusés de complot contre le nouveau chef de l’Etat, Blaise Compaoré. Mis aux arrêts et jugés ensuite, ils sont purement et simplement exécutés. Ils auraient eu l’intention d’attenter à la vie de B. Compaoré alors qu’il rentrait d’un voyage d’extrême orient. La tentative d’assassinat aurait été découverte par, devinez qui ? : Gilbert Diendéré, le responsable de la sécurité présidentielle depuis le coup de 1987.

Trois jours après la mort des conjurés, ce dernier est nommé secrétaire général du comité exécutif du Front Populaire c’est-à-dire N° 2 du régime (cf. Jeune Afrique № 2441 octobre 2007, p.34). Pour Compaoré, seuls ses deux “amis” “têtes brulées” pouvaient renverser son régime. En les éradiquant, il s’assurait un règne paisible jusqu’à sa mort tout à fait naturelle. Aussi, ce 30 octobre 2014 alors que tourne en boucle le film médiatique de sa chute, vautré dans mon divan, je me remémorais méditativement cette phrase du leader naturel des « têtes brulées », Thomas Sankara : Je souhaite que mon action serve à convaincre les plus incrédules qu’il y a une force, qu’elle s’appelle le peuple

Dr BANGALI N’goran,                                                                                                  

Historien

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