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Afrique: Le Président Omar El-Béchir se paie la tête de la Justice sud-africaine et de la CPI


Ouaga, la Pays-BF, 16 Juin 2015. “Arrêter un chef d’Etat en exercice en plein sommet de l’Union africaine”, voilà la chaude patate qu’avait refilée la Justice sud-africaine aux autorités gouvernementales. Diplomatiquement, on s’en doutait ; l’initiative mettait  l’Afrique du Sud en mal avec le reste du continent, alors qu’elle est signataire du Traité de Rome. Au nom des valeurs démocratiques et du leadership qu’elle entend jouer sur le continent, Pretoria était tenue de s’y plier. Mais l’Exécutif a opté pour le diplomatiquement correct, en laissant filer son indélicat hôte. En effet, sur  simple saisine de l’ONG SALC qui chérissait  le vœu  de voir le président soudanais, Omar El Béchir, arrêté et extradé vers la Cour pénale internationale (CPI) pour répondre de ses agissements au Darfour, interdiction lui a été faite pendant 24 heures par la justice sud-africaine de quitter le territoire sud-africain, tant que la Haute Cour de Pretoria n’aurait pas rendu son jugement.   Certes, El Béchir n’est pas à ses premiers déboires avec la Justice sur le continent. Il y a déjà eu le précédent du Nigeria où il s’est débiné à l’anglaise, ou celui de l’Ouganda où il n’a pas osé mettre les pieds sous les menaces d’arrestation. Mais le cas sud-africain est véritablement une première, en raison de l’imbroglio juridico-diplomatique qu’il a créé et surtout du cas de conscience qu’il a posé.

L’Afrique du Sud n’a pas osé franchir le Rubicon !

C’est à la requête  du 14 juillet 2008 du  Procureur de la CPI, Luis Moreno Ocampo, que  les juges Akua Kuenyehia du Ghana, Anita Usacka de la Lettonie et Sylvia Steiner du Brésil  avaient émis,  le 4 mars 2009, un mandat d’arrêt international à l’encontre d’Omar El-Béchir, accusé de crimes contre l’humanité et crimes de guerre dans la guerre civile au Darfour. Lâchant des milliers de cavaliers arabes, les milices djandjawhids,  transformées en une terrible machine de terreur, Omar El Béchir s’est rendu coupable de massacres à grande échelle contre trois principaux groupes ethniques : les Fours, les Masalit et les Zaghawa.

L’Afrique du Sud n’a donc pas osé franchir le Rubicon ! Elle n’a même pas attendu le délibéré de la Haute Cour de Justice  avant d’autoriser Omar El Béchir à mettre les voiles. Jusqu’au bout, les autorités gouvernementales ont entretenu le flou, laissant planer le doute sur leur volonté de se conformer à leurs engagements internationaux.  Et pourtant, si elles avaient procédé à l’arrestation du sanguinaire, cela aurait prouvé l’impartialité de la Justice sud-africaine et son indépendance vis-à-vis de l’Exécutif, faisant le distinguo avec la Justice des démocraties bananières sur le continent. Cela aurait été un acte hautement pédagogique pour la démocratie et les droits de l’Homme sur le continent, mais aussi un signal fort pour les tyrans de tout acabit qui écument le continent, qui narguent et rusent avec les règlementations nationales et internationales. En soustrayant de la sorte Omar El- Béchir, l’Afrique du Sud manque non seulement à ses obligations vis-à-vis de la Justice internationale et de sa Constitution, mais aussi elle

manque un important rendez-vous de l’Histoire. D’abord celui de la réconciliation avec sa propre histoire faite de violations massives de droits de l’Homme comme le massacre de Sharpeville. Pire, Pretoria s’essuie les pieds sur la conscience universelle qui réclame justice pour les innocentes  victimes, en l’occurrence celles du Soudan. Les USA, même  s’ils ne sont pas signataires du traité de Rôme, auraient pu  peser de leur poids dans ce sens.

Mais  aurait-il pu en être autrement ? Assurément non, à moins de rêver debout, les yeux ouverts ! Rien qu’à se référer aux déclarations empreintes de sérénité du ministre des Affaires étrangères soudanais, Ibrahim Ghandour, on pouvait se douter qu’Omar El-Béchir ne courrait aucun risque et qu’il avait reçu toutes les assurances de Pretoria.

Une arrestation  de Béchir  aurait été une déculottée pour l’UA dont les dirigeants n’ont jamais caché leur adversité vis-à-vis de la CPI

D’abord, Jacob Zuma avait pris les devants en  adoptant une mesure légale, accordant l’immunité à toutes les délégations présentes sur le territoire sud-africain, dans le cadre de ce 25e  sommet et en dépêchant auparavant une mission d’explication auprès de la CPI. On sait, par ailleurs, que depuis quelques années déjà, l’Afrique du Sud s’est montrée très critique vis-à-vis de la CPI. Tablant sur l’argument “l’Afrique aux Africains”, elle a dénoncé toute immixtion étrangère dans les affaires internes du continent. En laissant partir Omar El Béchir, elle pose là presqu’un acte de défiance.

Ensuite, très critiquée en raison de la montée du péril xénophobe qui a d’ailleurs été l’un des thèmes débattus à ce XXVe sommet de l’UA, taxée d’ingrate et accusée d’avoir la mémoire courte vis-à-vis de la solidarité africaine manifestée aux heures sombres de l’Apartheid, l’Afrique du Sud n’était certainement plus prête à offrir une verge supplémentaire pour se faire fouetter, en se faisant remarquer pour une quelconque défaillance de sa loyauté à une cause partagée par toutes les têtes couronnées du continent et qui pourrait ressembler à un manque de coopération. Surtout pas au moment où elle entend affirmer son leadership politique et économique sur le continent.

Par ailleurs, une arrestation  d’Omar El Béchir  aurait été une déculottée pour l’UA dont les dirigeants n’ont jamais caché leur adversité vis-à-vis de la CPI qu’ils accusent de ne cibler que les leaders du continent. Pire, cette arrestation aurait servi de chant de cygne pour les sommets de l’organisation continentale. En effet, très rares sont les habitués de ces sommets qui peuvent montrer patte blanche en matière de gouvernance démocratique et de droits de l’Homme.  Livrer Béchir aujourd’hui équivaudrait donc à livrer de nombreux autres chefs d’Etats africains demain. Faisant bloc autour du chef de classe Robert Mugabe, comme pour répondre à l’appel “dictateurs de tous les pays, unissez-vous”, les cancres de la démocratie n’auraient jamais avalé cette couleuvre.

Mais quoi qu’il en soit, cette affaire juridico-diplomatique, même si elle ne s’est pas soldée par l’arrestation du génocidaire qu’il faudrait d’ailleurs trouver les moyens d’interpeller un jour ou l’autre,  est porteuse de nombreuses leçons.

En effet, les auteurs de violations massives des droits de l’Homme, de crimes contre l’humanité, de génocide, en sus du fait qu’ils sont sans doute harcelés par le tribunal de leur propre conscience et ont le sommeil hanté par les hordes de cadavres, ne se sentent plus nulle part en lieux surs. Ils doivent se convaincre qu’ils ne peuvent continuer à sillonner impunément le continent, au risque de se faire rattraper un jour au détour du chemin.

Par ailleurs, les Justices africaines, taxées d’être à la solde des gouvernants, doivent prendre exemple sur le courage du juge sud-africain qui a mis au défi l’Exécutif en défendant la veuve et l’orphelin, car la vraie indépendance est moins celle qu’on vous octroie que celle que vous acquérez de par  vous-mêmes.

Enfin, l’ONG SALC qui a lancé le recours, a montré le chemin à suivre à la société civile africaine.

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